vendredi 1 mai 2015

Phénomène J C'est fini !

Voilà une annonce du boss.

(Qu'on déteste tous du coup)

 

Phénomène J, c’est la fin.

 

Phéno c’était d'abord une idée : partager l'accès aux livres que nous aimions au plus grand nombre.

Nous avons créé le site web www.phenomenej.fr en juillet 2004. Un site marchand mais pas que, puisqu'il était aussi alimenté par des chroniques de livres.

En novembre 2004 nous ouvrons non sans mal une boutique joliment placée au 3 rue Montault dans le cœur de la ville d'Angers entre la cathédrale (10m) et la place du Ralliement (centrale) (50m) dans la rue de la plus belle maison à colombages de la ville (La maison d'Adam).

L'idée était au départ de donner une structure physique et des voix que l'on peut joindre au téléphone à une boutique virtuelle. Le loyer pour les 20m² de boutique et 5m² de réserve était de 1000 € par mois pour un bail précaire de 23 mois (au 24ème le droit au bail appartient au locataire).

Deux associés : Carmen qui allait devenir mon épouse et moi-même.

Le prix moyen d’un livre de poche est de 2,50 euros et d’un grand format 4 euros. Nous diminuerons ces prix d’environ 20% la troisième année.

A notre étonnement et malgré la présence de huit autres bouquinistes en ville (cinq ont disparu depuis), la boutique démarre bien et nous incite à négocier un bail de neuf ans avec notre propriétaire qui accepte en échange de 15 000 €, nous laissant la jouissance d'une cave de 25 m² (superbe toute voûtée, un ancien corridor du palais épiscopal qui se trouve en face). Le loyer est passé à 1100€. Nous sommes en décembre 2005.

Mars 2006, avec les propriétaires de deux salles se trouvant à l'arrière de notre boutique nous tombons d’accord pour leur location à 540 euros mensuels (ce qui était cher mais avec une promesse de nous vendre les murs sous 3ans, promesse qui sera balayée sous le prétexte d’un malentendu), ce qui fera passer la surface à 70 m² et permettra grosso modo de mettre en place un stock d'environ 50 000 ouvrages.

Bon, d'accord il faut faire des travaux et pas que des petits puisque pour réaliser ce projet, nous devons tomber cinq murs, dont deux porteurs de l'immeuble, changer toute l'électricité, poser quatre IPN (de grosses barres d'acier plantés dans les murs) dont deux dans les caves vu le poids des livres, refaire tous les sols des salles du fond (dont un en terre battue de l'ancienne cour intérieure) couvrir cette ancienne cour.

Je vous passe l'huissier qui vérifie qu'on ne détruit pas l'immeuble, l'expert qui nous explique comment ne pas le détruire, les diverses autorisations, et tutti quanti.

Bref après des négociations infernales nous finissons par signer pour 50 000 € de frais.

Nous sommes prêts pour la saison et savons que nous avons deux années difficiles à passer.

Mais nous nous sommes spécialisés dans les littératures de l'imaginaire: SFFF, polar, littérature, littérature jeunesse, comics, … Et nous avons rencontré des clients merveilleux dont certains vont devenir nos amis avec qui nous décidons de monter un premier fanzine SFFF « La tête en l'ère » inspiré par son homologue polardeux « La tête en noir » qui avait 25 ans d'existence et que nous mettons en ligne sur notre site internet.

Les mêmes et d'autres nous aident à monter la boutique en triant et rangeant des livres et nous les remercions encore ici (Antoine, Fantômette, …)

2006 et 2007 sont de très bonnes années qui nous permettent d'absorber les coûts engendrées par nos modifications et les achats de stock nécessaires à remplir la boutique.

Nous créons l'association imaJn'ère qui va organiser le premier festival de SFFF sur Angers depuis plus de 20 ans. Le fanzine est financé par la boutique et est mis en ligne sur notre site.

Le salon de thé voisin ferme ses portes et nous bénéficions de l'opportunité de l'occuper, ce qui sans gros frais de travaux nous permettrait de passer à 110 m², plus un espace de 15 m² privé et 60 m² de cave. Nous occuperions alors tout le rez de chaussé de l'immeuble (et un gros tiers du sous-sol). Nous rachetons le droit au bail  5 000 € et négocions un loyer de 800 € charge comprise. 5 000 € de travaux plus tard (il faut refaire toute la façade) et deux semaines d'installation nous ouvrons tout l'espace en juillet 2008.

Notre CA gonfle de 10% par an depuis l'ouverture et nous estimons que nous pourrons prendre nos premiers salaires (et oui...) en 2010 ou 2011.

Un stagiaire émérite et motivé : Pierre Marie, suit et travaille à la boutique depuis 2011 et nous décidons avec Carmen de lui offrir une partie de la société « pour services rendus ». Hyper-motivé, intelligent, il est notre successeur désigné pour 2020, date que je me suis fixé pour me retirer peu à peu des affaires et me consacrer à un autre rêve : l’écriture.

Sauf que... En 2011 la crise nous ramasse sans crier gare ajouté à la concurrence de plate-formes de libraires et à moindre échelle des livres numériques font que notre chiffre d'affaire tombe de 13% et pour la première fois depuis 2004 sommes en déficit....

Nous continuons toutefois à soutenir imaJn’ère (dont Pierre-Marie est le seul vice… Secrétaire).

L'heure est grave mais pas désespérée. Nous serrons les boulons partout où c'est possible et calculons qu'en admettant une stagnation de notre CA, ça passe. 2013, le CA se ramasse encore de 10% mais nos précautions font que nous finissons l'année de manière positive puisque nous dégageons un bénéfice net avant impôt de 650 € ! (Heureusement les impôts nous prendrons près de 320 euros de cette somme qui nous évite de tomber dans le capitalisme hard core).

Avec nos experts-comptables, nous réalisons que Phénomène J ne fera pas une année de plus.
Nous connaissions Claude Schmidt depuis quelques années. Claude est un vendeur de BD franco-belge en festival depuis quelques années et il cherche un local en centre-ville. Nous nous mettons d’accord : Phénomène J arrête la franco-belge que nous faisions en amateur et loue à BD Passion-Collection l’ancien salon de thé faisant une économie de 9600 euros annuel. Nous avons à rapatrier et dispatcher toutes les bibliothèques de la salle polar, réorganisons toute la boutique et réintégrons 80% du polar (« sacrifiant » une partie du polar ancien dûment rangé et référencé).

Et bien heureusement, car la chute de CA s’accentue. Mais ça tient. Après un juillet/août en demi-teinte (alors que ce sont nos meilleurs mois avec décembre) nous prenons notre premier week-end (Phéno ouvert 7/7 lors de ces gros mois). En rentrant le mardi, catastrophe : un dégât des eaux qui va nous coûter 7500 livres divers 10 bibliothèques et SURTOUT nos deux bases de données qui nous servent à travailler sur internet.

Le coup est dur mais passé deux jours d’accablement, nous remettons tout en ordre avec l’aide de Théo (qui deviendra le responsable logistique imaJn’ère : le poste le plus important de notre festival). Le remboursement de l’assurance (7 500 euros) fin novembre remet la trésorerie à flot et nous entamons décembre avec optimisme sachant que c’est notre meilleur mois qui nous donnera la tréso permettant de passer le premier trimestre toujours difficile.

Que nenni. 60% de moins que l’année d’avant.

Nous commençons à annoncer nos difficultés et à notre grande et agréable surprise nos clients et partenaires éditeurs souhaitent refinancer Phénomène J pour passer ce cap difficile.
On garde une once d’espoir car nous arrivons à remonter partiellement une de nos bases. La banque et notre partenaire en ligne ne nous font pas de cadeaux par contre et nous prennent des frais « légaux » mais indigne d’une relation entre partenaires. Le premier trimestre est une catastrophe.

Un refinancement est inutile et ferait perdre de l’argent à tout le monde pour tenir un ou deux ans de plus. J’avais cassé les baux avec nos deux propriétaires afin de renégocier les loyers (C’est le seul moyen qui existe : par acte d’huissier six mois avant la fin de la triennale du bail). Le loyer des deux parties serait tombé de 1990 euros à 1300…

Le souci reste que pour remédier à un problème il faut en connaître la cause et en dehors des paramètres incontrôlables (crise, détournement d’autoroute, travaux du tramway, concurrence déloyale des portails de vente en ligne,…) nous ne mettons pas le doigt dessus. Nous avons toujours beaucoup communiqué, notre fond a augmenté en qualité tout en gardant la quantité et nous avons revu nos prix à la baisse. Nous bénéficions d’une image positive et nous sommes connus.

Pas de solution, il faut s’arrêter. Nous perdons aujourd’hui et depuis presqu’un an 2500 euros par mois. Personne ne touche un sou. Notre stock nous appartient intégralement et nous n’avons « que » 11 000 euros de dettes quasi exclusivement bancaires. Le stock est évalué entre 130 000 euros (officiel) et 175 00 (officieux… Des histoires fiscales de notre expert comptable) en prix d’achat hors taxe. Soit un prix de vente qui frise le ½ million d’euros.

Ce stock incompréhensible pour n’importe quelle entreprise est logique pour un bouquiniste et prouve la qualité de son fond.
Que va-t-il se passer ?

Il est bien entendu impossible de vendre notre stock à son prix, car personne ne peut, soit débourser une telle somme, soit avoir de l’intérêt pour l’intégralité du fond.

Je vais donc rencontrer dans les prochains jours deux bouquinistes à qui je vais proposer ce fond à un prix réduit, le but étant de pouvoir payer nos dettes, les travaux nécessaires à remettre les locaux en place par propriétaire (remettre 4 murs), payer les frais liés à la cessation d’activité d’une entreprise (et oui…) donner (un peu) de sous à Pierre-Marie pour services rendus et une fois deux factures à des fournisseurs réglés (des « petites ») prendre ce qui reste pour moi car un gérant d’entreprise n’a droit à aucune indemnité (malgré le fait que j’aurai cotisé plus de dix ans. Ne me demandez pas pourquoi).

Si l’offre de ces deux bouquinistes était trop faible, nous refuserions et lancerions une vente en liquidation de stock à -50% sur deux mois (il faut demander l’autorisation préalable à la mairie, ce qui est fait)

Merci à vous, très nombreux, qui avez prouvé à maintes reprises l’attachement que vous avez à l’esprit Phénomène J.

Merci à Carmen qui, mine de rien m’a « entretenu » toutes ces années, qui a fait toute la compta et a passé avec moi trois merveilleuses années dans notre boutique.

Je sais aussi que beaucoup d’entre vous ont été surpris de voir que je prenais tout cela avec une certaine légèreté. N’en croyez rien. C’est le deuxième Phénomène J que je ferme et j’ai une boule dans la gorge dont je n’arrive pas à me débarrasser et pour la première fois depuis l’inéluctabilité de notre fermeture,  lors de l’écriture de ces dernières phrases, le gros dur a les yeux étrangement embués…

 

Jean-Hugues Villacampa

Encore gérant de Phénomène J

Fier de l’être